« Le courage, disait Jean Jaurès, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. Pour comprendre le réel aujourd’hui, il faut avoir le courage de trahir le capitalisme que soutiennent nos institutions pour remonter à la source des vrais problèmes. L’idéal est une écologie profonde, enfin reconnectée au monde. Trahir la pensée établie pour construire cet idéal, c’est le geste fondateur de l’atelier. »

BÂTIR UNE ÉTHIQUE DE L’ÉNERGIE

Dans la ville moderne, le projet urbain est une planification énergétique traumatisante. Ce que nous appelons aujourd’hui urbanisme, architecture ou paysagisme est une pensée soumise au dictat de l’énergie qui se fonde bien souvent sur une décorélation entre l’intention et les conditions de réalisation de l’action. Cette «porn energy» est pensée sur et par des écrans, phasée arbitrairement dans un temps supposé linéaire et déployée à la fois brutalement et subitement par des machines sans qu’aucune force vivante et sensible, sans qu’aucune histoire n’aient le temps de se composter parmi la matière et les mémoires. Dans cette philosophie énergétique – réseaux «renouvelables» ou fossiles – la ville n’est pas appréhendée comme une continuité historique ou un palimpseste mais une page blanche qui cherche à se réécrire continuellement sans jamais trouver son récit, une peau froide et amnésique qui refuse les marges, c’est-à-dire la concurrence de toute autre système énergétique, humain y compris. 

Le système thermo-industriel que nous avons peu à peu construit ces deux derniers siècles au point qu’il devienne presque hégémonique, se rend ainsi otage du temps qui coule et qui condamne la ville contemporaine non pas à entrer dans le patrimoine, épaisseur des savoir-faire humains et de la transmission, ni à rejoindre les ruines, espaces de la mémoire et marqueur d’une époque singulière et révolue mais à retrouver à court terme les champs de gravats, ces terrains sans vie produits de la colonisation du monde matériel par les machines. Masses inertes et communs négatifs en devenir, paysage et architecture à obsolescense programmée, cette vision cosmétique et superficielle n’a pas d’avenir car elle ne fait que renforcer l’entropie inhérente au système énergétique moderne sans laisser de place à ce qui compte vraiment : la vie biologique, la vie poétique, l’imprévu, les rencontres nouées dans un temps reconnecté aux conditions terrestres, entre les hommes et parmi d’autres énergies, parmi d’autres matières ; des rencontres fertiles qui ont pourtant permis la régénération et l’adaptation des milieux urbains depuis les débuts de la sédentarisation des sociétés humaines. 

L’énergie est donc le sujet du siècle. Conduire la ville dans ce monde qui se délite et qui perd son épaisseur vivante, c’est tenter de déployer ou de faire émerger les conditions du déploiement de toutes les énergies pouvant altérer cette aliénation de l’homme à la machine. Car les systèmes énergétiques à la fois dictent et disent beaucoup de notre condition humaine. 

Le métier de concepteur au XXIème siècle doit s’adapter à ces nouvelles réalités. La question esthétique ne se pose plus sous ses termes traditionnels, simples choix de composition ou de relations visuelles mais sous un prisme plus complexe et plus ouvert à la fois : c’est une esthétique qui donne à voir  l’effet désirable des relations aux milieux, qui redonne du sens aux ressources, aux matières mobilisées dans le projet urbain et qui démontre les  effets bénéfiques des renoncements. 

DÉMÉTROPOLISATION, RURALISME & BIORÉGIONALISME

Durant la pandémie, le modèle des métropoles mondialisées a montré ses limites : forte densité de population, difficultés d’approvisionnement, manque d’espaces verts, etc. Les grandes agglomérations ont rompu les chaînes métaboliques qui les reliaient à leur territoire.  

Aussi, l’accroissement des flux matériels et immatériels entre les grandes métropoles a provoqué une désolidarisation de ces territoires hyper-connectés au reste du monde des villes moyennes et des espaces encore ruraux. En captant une grande partie des richesses, ce modèle a engendré de nombreuses externalités négatives, des flux matériels et immatériels toujours plus importants générant des émissions, une urbanisation et une destruction des sols fertiles et du vivant, mais aussi une dégradation  de la qualité des constructions et des infrastructures dictée par un «toujours plus vite» et un «toujours plus grand». Dans un monde amené à composer avec de moindres quantités de flux et d’énergie, la métropole devient un espace de vie vulnérable pour ses habitants.

Participer à la bifurcation des métropoles est  donc l’une des ambitions de l’atelier. Dans cette optique, il s’engage dans toutes les stratégies territoriales et de programmation visant à altérer la métropolisation telle qu’elle s’est construite depuis cinquante ans. Il s’agit de favoriser tout à la fois le rééquilibrage entre ces métropoles, les villes moyennes et les territoires ruraux, mais aussi d’inverser les dynamiques sociales, économiques et écologiques constitutives de tels espaces. Cela passe, par l’élaboration de stratégies de programmation qui favorisent les classes artisanales plutôt que les classes créatives hyper-connectées, les liens physiques au liens immatériels, la mixité et l’insertion sociale, la libre appropriation de certains espaces publics, les circuits courts, l’usage de ressources locales, le réemploi du bâti existant et la conservation des friches, notamment industrielles permettant le redéploiement spontané et accéléré du vivant. La conscientisation du territoire nécessaire à une plus grande autonomie des villes est l’un des points clés de la démétropolisation. Dans ce cadre, le biorégionalisme ou le territorialisme constituent des approches spatiales et politiques intéressantes qui peuvent être déployées, discutées, cartographiées avec les acteurs du territoire pour devenir la base d’une stratégie de gouvernance, d’adaptation et d’anticipation des enjeux climatiques.

FACE AU DÉSASTRE ÉCOLOGIQUE, L’UTOPIE OU LA MORT

«L’utopie ou la mort». C’est en ces termes que s’ouvrait la campagne présidentielle de René Dumont, premier candidat écologiste de l’histoire politique française qui en fit le titre de son livre phare paru en 1973. Cinquante ans après l’entrée fracassante de l’écologie dans le débat public et après que les gouvernements successifs n’aient fait qu’aggraver la crise systémique dans laquelle nous nous trouvons, ces paroles raisonnent comme une injonction avant-gardiste, un appel aux jeunes générations à s’emparer du champ des imaginaires et à déployer des alternatives à une modernité bouchée et au pied du mur climatique.

Souvent critiquée dans l’histoire de la pensée, notamment pour son difficile voire dramatique passage de l’idéal au réel, l’utopie n’en reste pas moins un support essentiel dans un monde en crise, qui pourrait marquer de nouveau de son empreinte l’histoire des disciplines du paysage et de l’architecture en même temps qu’inspirer des transformations profondes et concrètes dans les méthodes de conception. L’atelier revendique l’utopie à la fois comme forme de critique de la société thermo-industrielle et productiviste, une forme  de repolitisation du métier de concepteur mais également comme une dynamique positive visant à redéfinir la place de l’homme dans le monde. 

Par sa sensibilité graphique et poétique, l’atelier s’engage à déployer des imaginaires engagés en faveur d’alternatives écologiques, techniques, sociales, politiques face à la société moderne. Cette démarche a pu trouver des débouchées dans le cadre du concours international de Non-Architecture sur le site de Fukushima (réhabiter la centrale avec les énergies existantes) ou du projet Pedal City qui tente de renouveler l’imaginaire cycliste autour d’une ville conviviale et émancipatrice. 

ACCOMPAGNER LES LUTTES ÉCOLOGIQUES FACE AUX GRANDS PROJETS INUTILES ET IMPOSÉS

Parce qu’il existe différentes formes de légitimité dans l’urbanisme, ce geste de transformer ou de penser l’évolution de l’espace, il faut  savoir trahir les institutions même si elles sont sans doute parfois utiles. Il faut savoir trahir la commande publique quand elle est mal formulée ou anachronique pour proposer un nouveau regard, de nouvelles perspectives sur le monde.

Le courage, disait Jean Jaurès, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. Pour comprendre le réel aujourd’hui, il faut avoir le courage de trahir le capitalisme que soutiennent nos institutions pour remonter à la source des vrais problèmes. L’idéal est une écologie profonde, enfin reconnectée au monde. Trahir la pensée établie pour construire cet idéal, c’est le geste fondateur de l’atelier.  

Entre Toulouse et Castres, l’atelier accompagne la réflexion politique des collectifs locaux dans la lutte contre l’autoroute A69 et les aide à construire une vision du territoire en dehors des codes de la modernité et de la prétendue transition écologique intitulée Une Autre Voie. Il en va de même à Nantes autour de la ZAC contestée de Doulon-Gohards.

Parce que les luttes écologiques ouvrent une brèche dans les certitudes de la planification, parce qu’elles sont catalyseuses d’énergies créatives et représentatives de la singularité et des spécificités de chaque territoire, qu’elles bouleversent les représentations culturelles,  qu’elles sont véritablement populaires, elles constituent pour l’atelier une source inépuisable d’inspiration, d’intensité de vie, une expérience humaine. 

Les luttes  permettent l’émergence de nouveaux imaginaires face à l’horizon bouché, antisocial et antiécologique qu’incarnent par exemple, les projets inutiles et imposés tels que l’autoroute A69 et la plupart des manières de penser l’espace, presque toutes héritées du siècle dernier. 

FACE AUX RISQUES ET AUX CATASTROPHES, INVERSER L’ENTROPIE

En érigeant toujours plus de barrières et d’infrastrucres portant atteinte au bon fonctionnement des cycles naturels (cycles du vivants, cycle de l’eau, etc) et en refoulant les communs négatifs engendrés par l’Anthropocène, les sociétés modernes et leurs habitants se sont coupés des réalités permettant d’appréhender correctement la question du risque et des catastrophes. 

Le risque est une construction culturelle qui émane du croisement d’un aléa et d’un enjeu. L’aléa est la potentialité qu’un événement naturel ou anthopocène, c’est à dire qu’une quantité d’énergie non maîtrisée directement par l’homme, se déploie sur un territoire d’une façon imprévisible et parfois irréversible. Trop souvent, les aléas sont mal identifiés et les enjeux mal adaptés à un territoire. Dans ces conditions émerge le risque que l’aléa se mue en catastrophe humaine et écologique. Il s’agit donc à la fois d’aider les décisionnaires publics et les habitants à mieux appréhender et à mieux identifier les risques pour pouvoir vivre avec les aléas mais aussi de renversr l’entropie des événements potentiels pour mettre l’énergie des aléas au service des territoires. 

L’atelier propose ainsi par son travail de recherche de terrain d’identifier les entités naturelles et anthropocènes, leur potentiel et les conditions dans lesquelles ces entités peuvent être amenées à servir le projet de territoire. Cette démarche a notamment pris corps à travers le projet de fin d’études Garona Anima qui pense le paysage de l’après-catastrophe AZF à Toulouse, à travers le concept de chronogéographie expérimentée dans le cadre du concours New European Bahauss sur l’entité rivière à Tours et au Japon dans le cadre du projet Fukushima Mon Amour, une proposition d’architecture paléoénergétique pour penser l’avenir de la centrale nucléaire déchue.

QUELQUES FIGURES INSPIRANTES DE L’ATELIER

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